Mes très chers amis, mes bien-aimés collègues, les autres, comme vous le savez j’adore écrire des articles d’opinion sur ce blog sur tout ce qui nous concerne.
Ici j’aimerais évoquer des exemples de ce qui a changé concrètement dans ma manière de penser professionnellement. En passant de chercheur en contrat postdoctoral à data scientist en R&D, ma manière d’aborder la recherche n’est plus la même.
Est-ce aussi votre cas ? Avez-vous les mêmes ressentis ? Les commentaires seront parfaitement ouverts au débat bienveillant pour ça.
Dans mon quotidien, je fais la même chose qu’un chercheur
Pendant mon parcours académique, j’ai entendu une critique profonde du privé. En parler était tabou, mal vu comme si tout ce qui pouvait en sortir était négatif. Cette idée était auto-entretenue comme une conviction populaire.
C’est peut-être ma perception des choses, mais cette idée semblait ancrée avec virulence dans les couloirs de chaque laboratoire. Souvent basée sur les comparatifs de vies avec ceux qui ne sont pas restés dans l’académique, j’ai été surpris par la réalité de ma propre expérience démontant toutes ces critiques.
En arrivant à mon poste actuel, j’ai eu le sentiment d’être passé de chercheur à directeur de recherche en accéléré. Monter des dossiers de financement régulièrement. Justifier de mon activité, essayer de rédiger une publication quand j’ai le temps. Laisser surtout les subordonnés mettre la main dedans… mais… c’est un boulot d’un manager ça non ?
Bah oui en fait, juste au lieu de devoir passer par les demande de financement publique, chaque demande est au regard de ma hiérarchie et du sujet du groupe. La seule nuance venant de ma position, n’étant pas dans une société tech, mon expertise est support du métier. Dans ce contexte les sujets pour lesquels je défends des budgets sont souvent ceux de mes collaborateurs ayant un besoin/une problématique scientifique.
De là à se dire que c’est le sentiment que certains biologistes ont toujours eu de la bioinformatique en académique, donc que finalement c’est la même chose, hum… On avait dit des commentaires raisonnables dans le chat donc je n’irais pas sur ce terrain.
Ma première question est de demander à quoi sert une recherche
Aujourd’hui, quand je parle à un chercheur universitaire, ma première question est : à quoi sert ton truc de manière concrète ? Je suis toujours surpris quand les gens en face de moi ne savent pas répondre à cette question. Alors non, je ne cherche pas l’applicatif à court terme ce qui nourrirait tout de suite mes besoins. Une réponse même à long terme ou moyen terme sur un sujet extrêmement théorique me conviendrait. Mon constat est que l’intérêt scientifique pour le savoir suffit à lui seul pour de nombreux chercheurs. Le sujet nous intéresse, c’est passionnant on peut explorer la connaissance, allons y. L’intérêt pratique, applicatif ou penser à d’autres usages que celui initial n’est pas prioritaire voire parfois superflu pour bien faire son travail en université.
Mais à quoi sert au quotidien cette connaissance, dans quoi tu pourrais l’utiliser ? Est-il possible d’en générer un applicatif concret qui ait de la valeur ? Voila les réflexes obtenu en 4 ans de R&D.
D’accord vous allez peut-être dire tout de suite que rien que poser ces questions est le cœur du problème. De mon point de vue, pas du tout. C’est juste une autre manière de penser. Mon quotidien se résume à se poser toutes ces questions. Il m’est rare de faire des lignes de code sans savoir exactement comment elles seront utilisées. Pourtant, faire de la recherche appliquée… reste… de la recherche.
Prenons un exemple simple et concret. Il y a quelques années on m’avait demandé quelques lignes de code pour prédire l’absence de potentiel dangereux d’une molécule. En tant que chercheur j’aurais juste été content d’avoir construit un modèle prédictif qui fonctionne pour cette cible et me demanderais comment prédire plus. En tant que chercheur en R&D je me demande plutôt "combien de fois il va être utilisé par jour, combien de temps un humain gagne à utiliser cette méthode plutôt que faire une analyse lui même". Ces questions me viennent avant de chercher à prédire ou pas. Besoin, usage et valeur métiers sont devenues mes priorités avant de prendre le temps poser la réflexion scientifique. Cela fait-il moins de moi un scientifique ? Non, je fais les deux et me contente de penser que mon rôle est de devoir passer de l’un à l’autre dans la journée.
Je parle élément de langage plutôt que biologie de ma journée
Il y a 4 ans, mon quotidien, c’était me lever, tourner en rond sur ma chaise. Râler car mon code ne marchait pas alors que c’est moi le souci, finir par faire une figure sympa pour faire plaisir à mon boss, être content de moi et recommencer. Ma chère et tendre épouse qui a un cursus scientifique comprenait ce que je faisais à peu près. Ça se résumait à râler sur Polycomb toute la journée et dire "blablabla chromatine méchante". L’intégralité de mes neurones ne parlait que science, très peu de politique scientifique ni d'interaction avec les gens (post doc bonjour).
Au bout de 3 mois de grand groupe, je tournais toujours sur ma chaise quand mon code ne marchait pas. Je continuais de râler et d’essayer de faire un joli graphique pour le supérieur XXX… Le reste lui avait changé. Je ne parle plus blablabla Polycomb (même si j’aime toujours autant la chromatine). Simplement, mon discours était devenu "blablabla process, meeting, alignement, vision produit". J’étais devenu un élément dans un écosystème organisé plutôt qu’un électron libre et indépendant qui fabrique sa connaissance dans une communauté dicté par la connaissance avant l’application (profit ?). Si vous aimez me lire, vous savez que finalement le monde associatif fait qu’il est facile de passer de l’un à l’autre, mais ça reste fondamentalement deux visions des choses.

Par facilité, cette différence de pensée peut souvent créer du rejet, ce qui est en fait la raison pour laquelle je ressentais de l’hostilité à me détourner de la recherche universitaire. À prendre du recul, on voit bien que ce rejet un peu passif est surtout un moyen autant pour eux d’accepter leur choix que pour nous encourager à aller dans la même direction. Quand on est passionné, notre rêve est de partager notre passion après tout.
Quel changement a été le plus dur ?
Pour conclure, j’aimerais dire quel changement m'a le plus marqué. Dans tous ces changements, le plus dur pour moi était surtout dans ma relation de vie personnelle. Les universitaires que j’ai connu ont tendance à avoir fusionné vie privée et vie professionnelle, comme tous ces médecins qui ne parlent que médecine à table. Ensuite ce point de vue est très biaisé par le fait que thèse et post doc.. sont des moments ou ta vie se résume a ton boulot particulièrement intense. Quand on fait un métier passion, on est peut-être heureux de parler science toute la soirée, d'y penser sous la douche le dimanche et de revenir le lundi matin avec la réponse au problème du vendredi. À la fin d’une journée à parler méthode agile et rôle spécifique de ma société, il m’est difficile de raconter cet ensemble d’éléments de manière claire… et surtout intéressante à ma compagne.
Ce changement ayant été un bond de mentalité, j’ai juste dû apprendre à séparer ma vie privée de ma vie professionnelle, surtout pour le meilleur. Profiter davantage de ses proches quand on est avec eux plutôt que penser au bug de la veille. Être pleinement là où je suis quand je commence quelque chose. Aurais je eu les mêmes transitions en devenant maitre de conférences ? Franchement aucune idée !
Est-ce que j’aime moins mon métier pour autant ? Pas du tout, je reste sincèrement stimulé intellectuellement par ce que je fais et j'apprends de nouvelles choses. Simplement, il y a un cloisonnement sain entre la partie bureaucratique intelligible, les choses concrètes de la journée qui ont eu de l’importance sur ma bonne humeur, et la vie de famille plus importante à vivre pleinement sans penser à mes stimulations professionnelles.
Merci aux relecteurs de ce billet : Marionp, Lee mariault et azerin !
Merci aux admins, toujours là pour faire vivre ce petit îlot d’expression collaboratif, je vous aime.


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